La fraise…en trois questions (pièges)

Le rejeton du fraisier est sans doute l’un des fruits les plus populaires qui soient. Vous pensiez tout connaître de lui ? Détrompez-vous…

1. La fraise est-elle un fruit ?

….….non ! Incroyable révélation qui la baillera belle à pas mal de monde ! Si l’on n’excepte la viande, le lait et les céréales, ce que la Nature donne de meilleur à boire et à manger ne se divise pas sèchement eux deux catégories : les fruits à gauche, les légumes à droite. Frondeuse, iconoclaste, vacharde, en un mot « centriste », la fraise n’émarge ni chez l’un, ni chez l’autre. Alors, quelle étiquette coller à cette chair rouge et molle dont les notes tantôt sucrées tantôt acidulées déclenchent des envies subites après la conception ?

fraises

La botanique donne une réponse : comme le châtaigner (avec ses châtaignes) et le chêne (avec ses glands), le fraisier produit des akènes, des petits organes végétaux qui portent, sous leur enveloppe minuscule, une graine unique (il s’agit donc bien de fruits, au sens strict du terme). On les repère au premier coup d’œil puisqu’ils forment ces alignements très denses de « pépins » – terme impropre – dont la surface vaguement ovoïde de la fraise est  généreusement couturée. Et qu’on avale avec le reste, sans vraiment y faire attention.

Voilà pourquoi les scientifiques disent de la « fragaria », le petit nom latin de la plante qui nous intéresse ici, qu’elle est un «  polyakène » (mot barbare qui signifie toute simplement qu’elle contient plusieurs akènes, ses véritables fruits !).

Alors, à quoi peut bien correspondre la petite masse fraîche et pourpre en forme de cône qui garnit copieusement les barquettes achetées au marché ?

Cette partie, identifiée comme un « réceptacle », une sorte de support où s’insère l’ensemble des pièces florales, est le résultat d’un gonflement postérieur à la fécondation des ovules. Pour l’artichaut, un légume, c’est le même principe : comme quoi les frontières entre les deux types d’aliments – fruits et légumes – sont très poreuses.

D’ailleurs, est-il besoin de préciser que le fraisier est une plante herbacée qui pousse au ras du sol ? On ne la cultive pas dans un verger comme le cerisier ou le pommier, mais dans un potager où elle côtoie des racines… le radis ou la carotte par exemple !

Dans le cas précis de la fraise, le fruit n’est donc pas celui qu’on croit et, en croquant dans cette belle excroissance juteuse, ce sont en fait des dizaines, voire des centaines de fruits que l’on s’apprête à ingurgiter. D’un seul trait d’un seul !

2. La fraise tire-t-elle son nom d’Amédée François Frézier qui introduisit en France cinq plants ramenés du Chili il y a trois siècles ?

….. … non plus ! Sacrée nom  de nom d’Amédée, il a dû en piéger plus d’un ! Lorsqu’on le rapporte à son patronyme, son destin est le fruit d’une incroyable coïncidence.

À son époque (18ᵉ siècle), les fraises sont déjà connues en Europe, mais les variétés alors consommées –pour des raisons culinaires et non plus seulement médicinales comme c’était encore le cas à la fin du Moyen-Age – sont des polyakènes de très petites tailles d’origine sauvage, à l’image du fameux fraisier des bois (Fragaria vesca) ou encore du fraisier musqué ou capron (Fragaria Moschata) qui produit des gabarits un peu plus gros que ceux de son homologue.

Bref, en 1712, quand Amédée François Frézier, officier français du Génie maritime, est envoyé au Pérou par le Roi Soleil pour y étudier les plans des fortifications édifiées par les rivaux Espagnols, il ne se doute pas encore qu’il va ramener sa fraise de son voyage de 160 jours (malgré la consonance de son nom qui semblait le prédestiner à cette haute mission).

Sur les terres d’Amérique du Sud, le hasard a conduit ce botaniste amateur à découvrir une variété sauvage à gros fruits blancs, dégustée depuis des  lustres au Nouveau Monde.

Convaincu du parti qu’il pouvait tirer d’une telle trouvaille, il décide finalement de rapporter, en plus des plans prévus, des plants sur son sol natal, jusqu’à introduire –en privé – un début de culture spécialisée à Plougastel (Finistère), une initiative promise à un bel avenir (bien plus tard, la Gariguette, la Reine des Fraises développée par un chercheur d’Avignon, y fera son trou).

Hélas, dans l’immédiat, l’affaire de Frézier a failli capoter, les cinq individus importés par ses soins étant dépourvus d’appareils reproducteurs mâles : les fraisiers du Chili se trouvaient donc dans l’incapacité de se féconder seuls et de fructifier.

Un… mal finalement assez vite réparé : dans les années 1760, la culture du fraisier sud-américain fut associée à celle d’une autre « Fragaria », expédiée de Virginie, variété qui, par bonheur, était fertile, grâce à ses étamines. Ce mariage est à l’origine de la  Fragaria ananassa , le premier hybride dont découle aujourd’hui l’essentiel des variétés de fraises à gros « fruits ».

Etrange destin que celui de Frézier : il n’a pas donné son nom au fraisier, mais l’histoire de sa famille est étrangement liée à la plante. La légende dit qu’en 916, soit près de 800 ans avant sa découverte chilienne, un de ses très anciens aïeux, Julius de Berry, reçut du roi Charles III le nom de « Fraise » en remerciement d’un plat de fruits rouges que ce noble offrit au monarque, pour prix de son allégeance. La lignée s’allia ensuite à des nobles britanniques, lesquels anglicisèrent « Fraise » en « Frazer ». Qui, de retour en France, donna plus tard « Frézier »…

3. Une fraise blanche est-elle une fraise qui n’est pas mûre ?

Oui ou non ? La réponse se trouve en fait dans la question précédente sur Amédée-François. La variété que l’officier de Marine a débusquée de l’autre côté de l’Atlantique avait le teint blême, d’où le sobriquet qui lui fut donné : « Blanche du Chili ». Elle n’en était pas moins grosse, goûteuse, sucrée.

Et on a vu comment cette fraise sud-américaine est devenue la « mère » de nombreuses variétés très rouges que l’on consomme aujourd’hui (le gène de la « couleur » blanche étant récessif, l’hybridation de deux variétés à fruits rouges et blancs donneront toujours… une fraise rouge !)

Longtemps tombée en désuétude, cette « fragaria chiloensis » peu résistante au froid, aurait sans doute totalement disparue des radars si des jardiniers néerlandais ne s’étaient employés à la préserver de l’extinction en poursuivant sa culture sous serre.

Par goût, par nostalgie, et sans doute aussi pour répondre à une volonté de diversification (et même à un effet de mode), des pépiniéristes européens – et bretons beaucoup plus récemment – l’ont remise au goût du jour, sous le nom d’Anablanca.

Aujourd’hui, plus 600 variétés de fraises sont répertoriées par les instances officielles : en termes de popularité, les classiques des classiques – Gariguette, Ciflorette, Charlotte et Mara des Bois –  se classent très largement au-dessus du panier.

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