La laitue, l’opium du peuple ?

Tête d’affiche du rayon salade, la laitue serait le légume-feuille le plus consommé en France. Simplette en apparence, la plante dissimule pourtant une richesse complexe.

Pour parachever une soirée bien arrosée, servie par les lancinantes réverbérations rythmiques d’une musique de Pink Floyd, lequel d’entre nous a déjà songé à se rouler en catimini un pétard de laitue ? La question, qui parait loufoque aujourd’hui, se posait encore très sérieusement dans les milieux scientifiques au début du XXᵉ siècle jusqu’au seuil des années disco -les seventies – où, aux États-Unis, quelques communautés babas cools poursuivaient jusqu’à plus soif leur quête perpétuelle de nouveaux psychotropes pour alimenter d’inédites expériences récréatives (avec l’aval de certains médecins).

Parfaitement légale, la cure de feuilles de laitue destinée à satisfaire des besoins autres qu’alimentaires fit toutefois long feu, écrasée par la concurrence de substances illicites indiscutablement plus efficaces, nocives et dangereuses. Cet usage surprenant révèle toutefois les talents insoupçonnés que recèle ce légume à la réputation si pacifique et anodine.

Des propriétés aujourd’hui presque oubliées, effacées sous les innombrables couches de croisements et sélections dont la légume a été l’objet au fil des siècles. Pour bien cerner le don de cette racine, il nous faut remonter jusqu’aux supposés sujets indigènes dont serait issue la laitue cultivée d’aujourd’hui.

Les laitues scariole et vireuse : du latex à haute dose

Beaucoup de botanistes lui prêtent un ancêtre assez connu, même si cette thèse n’a jamais été définitivement tranchée : il s’agirait de la laitue scariole (lactuca serriola), une espèce qui pousse à l’état sauvage sur les bords des routes, les talus, les friches, les chemins pierreux et le long de nos murs, essentiellement dans le sud de la France.

La plante fut longtemps associée à la magie noire des sorcières en raison des effets hypnotiques et narcotiques attribuées à son « latex », un petit jus blanchâtre qui, après incision, s’extrait de ses tiges et de ses feuilles. Cette sève d’aspect laiteux (la science l’a baptisée d’une appellation latine, « lactucarium ») a tout simplement donné son nom à la « laitue », dont elle provoque aussi l’amertume originelle.

La substance, qui véhicula beaucoup de mystères à travers les millénaires et suscita des interprétations parfois contradictoires chez les peuples de l’Antiquité, coule également en abondance dans les « veines » d’une autre espèce sauvage, la « vireuse » (lactusa virosa), proche physiologiquement de sa cousine scariole : l’Egypte des Pyramides en fit un symbole de fécondité et lui reconnut la qualité d’aphrodisiaque, sans doute en référence à la couleur blanchâtre et la texture épaisse de son suc, qui rappelait celles du liquide séminal.

Les Grecs au contraire retinrent dans leur imaginaire ses propriétés sédatives et, de fait, l’accusèrent de provoquer l’impuissance (pour le pire, et parfois le meilleur, parce qu’un courant philosophique, celui des pythagoriciens, prônait l’abstinence sexuelle par temps chaud, recommandation qui les conduisait à encourager la consommation de laitues l’été).

Un sevrage d’opium

Bien plus tard, le développement de la médecine permit à la laitue de se forger un destin thérapeutique : aux XIXᵉ siècle, des chercheurs utilisèrent son jus comme substitut à l’opium – un autre « latex » extrait cette fois du pavot somnifère – afin de désaccoutumer les toxicomanes, adeptes de ce stupéfiant d’origine orientale.

L’intérêt de recourir à la laitue monta d’un cran lorsque fut envisagé l’interdiction de la « divine drogue » vers 1911 : cette année-là, le Conseil de la Société Pharmaceutique de Grande-Bretagne mena une étude approfondie autour du légume-feuille, investigations qui lui permirent d’isoler la molécule à l’origine de ses propriétés lénifiantes et analgésiques.

Faire de la laitue un passeport bon marché pour les « paradis artificiels » serait un raccourci trompeur : les variétés que l’on tâte dans les profondeurs molles et fraîches des étals, ou que l’on plante en rangs bien ordonnés au potager, sont bien différentes de leurs aïeules sauvages. Les très anciennes scarioles et vireuses pointent dans la catégorie des « laitues à couper », celles dont on récolte les éléments comestibles directement sur la plante au fur et à mesure des besoins (généralement, de nouvelles feuilles poussent après la cueillette).

La lente percée de la laitue à l’âge classique

Dès l’Egypte ancienne puis sous l’ère romaine, les populations avaient, dans un objectif de rendement, « amélioré » l’espèce et mis au point un genre de laitues à grosses feuilles non agglomérées. Beaucoup plus tard, des « sources » du XVIᵉ siècle n’évoquent pas plus de trois ou quatre variétés en France, et seulement huit en Angleterre.

Le rythme s’est accéléré à partir de 1690, sous l’impulsion de l’agronome Jean-Baptiste de la Quintinie, créateur du potager du Roi (sous Louis XIV) qui parvient à en cultiver une quinzaine grâce au « forçage ». En 1749, le traité « L’École du jardin potager » en mentionne 25, toutes pommées, chiffre qui double en 1880 dans une édition du « Bon Jardinier » : de nombreuses variétés dites « anciennes » datent d’ailleurs de cette époque (XVIIIᵉ et XIXᵉ siècle), comme la Gotte Jaune d’Or, référencée pour la première fois en 1728, la Reine des Glaces ou « Frisée de Beauregard », décrite dans l’ouvrage de Vilmorin-Andrieux “Les Plantes Potagères” en 1885, la Merveille des 4 Saisons (1883), la Sucrine (1883) ou encore la Rouge Grenobloise (date inconnue).

À partir des années 1960, la sélection a permis d’élargir l’offre de variétés à feuilles épaisses (les laitues « grasses »), groupe dans lequel figurait déjà la susnommée Sucrine et la Rougette de Montpellier. Ces nouvelles obtentions visaient à adapter la plante à différents modes de cultures (champ, abri en fonction des saisons) et renforcer sa résistance face à l’attaque de certains bio-agresseurs, comme le mildiou.

Des variétés Beurre, Batavia, Romaines…

Ces laitues cultivées (plus de 2000 au catalogue officiel européen, dont près de 500 en France) se distinguent de leurs ancêtres sauvages à bien des égards :

  • Elles sont nombreuses à former des pommes plus ou moins denses et rondes comme les laitues beurre (à feuilles tendres) et les laitues batavia européennes ou américaines (plus craquantes, à l’image de la variété Iceberg ou la Blonde de Paris). Les laitues romaines (Ballon, Verte Maraîchère) se caractérisent par leurs pommes plus allongées.
  • L’envers des feuilles est débarrassé de ses épines (ouf).
  • La quantité de « latex » est réduite par rapport aux souches historiques, ce qui fait aussi très largement diminuer l’amertume de nos laitues et atténue considérablement l’intensité de leur effet narcotique.

En conclusion, la plus connue et courue des salades vertes possède de multiples facettes : la plante arbore tour à tour un profil pommé, ou un aspect plus buissonnant couronné d’un bouquet ouvert où les feuilles se récoltent une à une (la laitue « à couper »). Cette diversité de formes et de couleurs (vertes bien-sûr, mais aussi blondes et anthocyanées) résulte de sélections nombreuses opérées depuis le 18ᵉ siècle. Toutes ces variétés découlent sans doute de plusieurs espèces sauvages qu’on trouve encore à foison dans la nature, des plantes dont le suc – ou latex – était et reste réputé pour ses propriétés calmantes, assez proches des effets anxiolytiques et relaxants provoqués par l’ingestion d’opium (en beaucoup moins toxique). Ce drôle de pouvoir transpire encore dans les surnoms évocateurs qui lui furent donnés par les anciens – l’herbe des sages, ou des philosophes –  pour peu que la droiture, la modération et la pensée soient l’apanage exclusif des lucides (… In the sky with diamonds évidemment).

Un commentaire Ajoutez le votre

  1. Sylvie Mazoyer dit :

    Bonjour, où trouver ail et oignon rocambole et poireau perpétuel pour en planter dans mon jardin ?
    Bien cordialement,
    Sylvie Mazoyer

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